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Le photographe neuchâtelois Reto
Duriet signe la vitrine de notre site.

ASSEMBLEE GENERALE

L'assemblée générale de l'association du Centre de culture ABC aura lieu le lundi 19 juin à 20h au cinéma. Elle sera précédé à 19h par celle de la Coopérative du Coq.

 

1967-2017: L'ABC A 5O ANS

Un décompte temporel sur le net

Des artistes et des personnalités réalisent des «capsules multimédia» pour évoquer les années écoulées depuis la création de l'ABC. Ces «caspsules» sont dévoilées sur notre site (juste ici à droite), les unes après les autres, de semaine en semaine, de janvier à décembre, de 1967 à 2017.....

Les prochains événements 50e

directement ici

Et 1 billet soutien spécial anniversaire

Depuis le 1er mai, aux caisses du théâtre et du cinéma, nous mettons en vente un billet «spécial». Afin que celles et ceux qui le souhaitent puissent soutenir les manifestations du 50e anniversaire du Centre de culture. Son prix? CHF 50.-, évidemment!

 

ACCES AU CINEMA POUR LES PERSONNES HANDICAPEES

La plateforme permettant aux personnes handicapées d'accéder au cinéma est malheureusement en dérangement. Nous faisons notre possible pour qu'elle soit réparée au plus vite. Nous sommes tout à fait désolé-e-s de cette situation inconfortable et vous prions de nous en excuser.

1991 - CELIA HOUDART- AUTEUR

Préambule :

 

Quand on m'a proposé de concevoir une "capsule" pour évoquer les années passées depuis la création de l'ABC, j'ai tout de suite pensé que je n'écrirai rien, je veux dire rien signé de moi, mais que j'irai puiser dans d'autres livres que les miens ce qui, pour moi, marque le temps et nous façonne : des mots, des phrases, des débuts de fictions.

J'ai ainsi préféré inviter les livres que j'ai lus et qui me constituent autant sinon plus que ceux que j'écris. De toute façon, en 1991, je n'écrivais pas encore de roman. Je venais d'entrer à l'École Normale supérieure de la rue d'Ulm, en option philosophie. Et je lisais énormément.

Voici donc les premières pages de plusieurs livres parus en 1991, que j'ai lus et aimés. Mises bout à bout, ces phrases, sur la page comme peut-être dans mon cerveau, forment un seul et même texte, étrange, hybride, à plusieurs voix, dont vous reconnaîtrez les auteurs, ou pas (l'ABC publiera après-coup - en 1992! - les références). Les textes s'arrêtent parfois au milieu d'une phrase, car j'ai tenu à respecter les mises en page des éditions (livre de poche ou broché) dans lesquelles j'ai lu à l'époque ces ouvrages. Par ailleurs, dans un geste un peu radical, et iconoclaste, j'ai volontairement fait disparaître les noms des auteurs. Parce que je trouve amusant le jeu de devinettes, mais surtout pour tâcher de capter ce grand flux d'écriture(s) qui, je crois, rend compte, à sa manière, de l'air du temps.

 

1991

Une maison au milieu d'une cour d'école. Elle est complètement ouverte. On dirait une fête. On entend des valses de Strauss et de Franz Lehar, et aussi Ramona et Nuits de Chine qui sortent des fenêtres et des portes. L'eau ruisselle partout, dedans, dehors.

On lave la maison à grande eau. On la baigne ainsi deux ou trois fois par an. Des boys amis et des enfants de voisins sont venus voir. À grands jets d'eau ils aident, ils lavent, les carrelages, les murs, les tables. Tout en lavant ils dansent sur la musique européenne. Ils rient. Ils chantent.

C'est une fête vive, heureuse.

La musique, c'est la mère, une Madame française, qui joue du piano dans la pièce attenante.

Parmi ceux qui dansent il y a un très jeune homme, français, beau, qui danse avec une très jeune fille, française elle aussi. Ils se ressemblent.

Elle, c'est celle qui n'a de nom dans le premier livre ni dans celui qui l'avait précédé ni dans celui-ci.

Lui, c'est Paulo, le petit frère adoré par cette jeune sœur, celle-là qui n'est pas nommée.

Un autre jeune homme arrive à la fête : c'est Pierre. Le frère aîné.  

Il se poste à quelques mètres de la fête et il la regarde.

Longtemps il regarde la fête.

Et puis il le fait : il écarte les petits boys qui se sauvent épouvantés. Il avance. Il atteint le couple du petit frère et de la sœur.

Et puis il le fait : il prend le petit frère par les épaules, il le pousse jusqu'à la fenêtre ouverte de l'entresol. Et, comme s'il y était tenu par un devoir cruel, il le jette dehors comme il ferait d'un chien.

Le jeune frère se relève et se sauve droit devant lui, il crie sans mot aucun.

La jeune sœur le suit : elle saute de la fenêtre et elle le rejoint. Il s'est couché contre la haie de la cour, il pleure, il tremble, il dit qu'il aime mieux

 

Ce dimanche soir de novembre, j'étais dans la rue de l'Abbé-de-l'Épée. Je longeais le grand mur de l'Institut des sourds-muets. A gauche se dresse le clocher de l'église Saint-Jacques-du-Haut-Pas. J'avais gardé le souvenir d'un café à l'angle de la rue Saint-Jacques où j'allais après avoir assisté à une séance de cinéma, au Studio des Ursulines.

Sur le trottoir, des feuilles mortes. Ou les pages calcinées d'un vieux dictionnaire Gaffiot. C'est le quartier des écoles et des couvents. Quelques noms surannés me revenaient en mémoire : Estrapade, Contrescarpe, Tournefort, Pot-de-Fer... J'éprouvais de l'appréhension à traverser des endroits où je n'avais pas mis les pieds depuis l'âge de dix-huit ans, quand je fréquentais un lycée de la Montagne-Sainte-Geneviève.

J'avais le sentiment que les lieux étaient restés dans l'état où je les avais laissés au début des années soixante et qu'ils avaient été abandonnés à la même époque, voilà plus de vingt-cinq ans. Rue Gay-Lussac - cette rue silencieuse où l'on avait jadis attaché des pavés et dressé des barricades-, la porte d'un hôtel était murée et la plupart des fenêtres n'avaient plus de vitres. Mais l'enseigne demeurait fixée au mur : Hôtel de l'Avenir. Quel avenir ? Celui, déjà révolu, d'un étudiant des années trente, louant une petite chambre de cet hôtel, à sa sortie de l'École normale supérieure, et le samedi soir y invitant ses anciens camarades. Et l'on faisait le tour du pâté-d'immeubles pour voir un film au Studio des Ursulines. Je suis passé devant la grille et la maison blanche aux persiennes, dont le cinéma occupe le rez-de-chaussée. Le hall était allumé. J'aurais pu marcher jusqu'au Val-de-Grâce, dans cette zone paisible où nous nous étions cachés, Jacqueline et moi, pour que le marquis n'ait plus aucune chance de la rencontrer. Nous habitions un hôtel au bout de la rue Pierre-Nicole. Nous vivions avec l'argent qu'avait procuré à Jacqueline la vente de son manteau de fourrure. La rue ensoleillée, le dimanche après-midi. Les troènes de la petite maison de brique, en face du collège Sévigné. Le lierre recouvrait les balcons de l'hôtel. Le chien dormait dans le couloir de l'entrée.

J'ai rejoint la rue d'Ulm. Elle était déserte. J'avais beau me dire que cela n'avait rien d'insolite un dimanche soir, dans ce quartier studieux et provincial, je me demandais si j'étais encore à Paris. Devant moi, le dôme du Panthéon. J'ai eu peur de me retrouver tout seul, au pied de ce monument funèbre, sous la lune, et je me suis engagé dans la rue Lhomond. Je me suis arrêté devant le collège des Irlandais. Une cloche a sonné huit coups, peut-être celle de la congrégation du Saint-Esprit dont la façade massive s'élevait à ma droite. Quelques pas encore, et j'ai débouché sur la place de l'Estrapade. J'ai cherché le numéro 26 de la rue des Fossés-Saint-Jacques. Un immeuble moderne, là, devant moi. L'ancien immeuble avait sans doute été rasé une vingtaine d'années auparavant.

24 avril 1933. Deux jeunes époux se suicident pour des raisons mystérieuses.

C'est une bien étrange histoire que celle qui s'est déroulée au cours de la nuit dernière dans l'immeuble du 26, rue des Fossés-Saint-Jacques, proche du Panthéon, chez M. et Mme T.

M. Urbain T., jeune ingénieur, sorti premier de l'École de chimie, épousait il y a trois ans Mlle Gisèle S. âgée de vingt-six ans, son aînée d'un an. Mme T. était une jolie blonde, grande et fine. Quant à son mari, il avait le type du beau garçon brun. Le couple s'était installé en juillet dernier au rez-de-chaussée du 26, rue des Fossés-Saint-Jacques, dans un atelier transformé par eux en studio. Les jeunes époux étaient très unis. Aucun souci ne semblait ternir leur bonheur.

Samedi soir, Urbain T. décida de sortir en compagnie de sa femme pour dîner. Tous deux quittèrent leur domicile vers dix-neuf heures. Ils ne devaient y rentrer que vers deux heures du matin, en compagnie de deux couples de rencontre. Menant un tapage inusité, ils tinrent éveillés leurs voisins peu habitués à de si bruyantes manifestations de la part de locataires ordinairement fort discrets. La fête eut sans doute des péripéties inattendues.

Une nuit, à quatre heures du matin, Jules entra chez moi avec sa clef et déposa au pied de mon lit, où

endormi je pris à peine conscience de sa présence, un sac en plastique bourré à ras bord de sachets de DDI, ce nouveau médicament dont j'attendais en vain la délivrance depuis un mois et demi, à bout de forces physiques et morales, ayant dû arrêter l'AZT que je ne tolérais plus hématologiquement et qui n'avait jamais eu sur moi l'effet escompté, perdant chaque jour un geste que j'étais encore capable de produire la veille, souffrant à lever le bras pour me coiffer, éteindre le plafonnier de la salle de bains, mettre ou enlever la manche d'un habit, ne pouvant plus courir depuis déjà longtemps pour attraper un autobus, ça devenait une hantise de monter la marche en m'agrippant à la barre puis de me relever du siège pour descendre à la station, impossible d'ouvrir la vitre d'un taxi et la portière en grand sinon par un coup de pied pour y monter ou en descendre (un chauffeur s'était exclamé : «Une femme encore je comprendrais, mais alors vous! »), puis douloureux de m'en extraire, plus assez de force

 

On dit que Vitalie Rimbaud, née Cuif, fille de la campagne et femme mauvaise, souffrante et mauvaise, donna le jour à Arthur Rimbaud. On ne sait pas si d’abord elle maudit et souffrit ensuite, ou si elle maudit d’avoir à souffrir et dans cette malédiction persista; ou si anathème et souffrance liés comme les doigts de sa main en son esprit se chevauchaient, s’échangeaient, se relançaient, de sorte qu’entre ses doigts noirs que leur contact irritait elle broyait sa vie, son fils, ses vivants et ses morts. Mais on sait que le mari de cette femme qui était le père de ce fils devint tout vif un fantôme, dans le purgatoire de garnisons lointaines où il ne fut qu’un nom, quand le fils avait six ans. On débat si ce père léger qui était capitaine, futilement annotait des grammaires et lisait l’arabe, abandonna à bon droit cette créature d’ombre qui dans son ombre voulait l’emporter, ou si elle ne devint telle que par

 

Au printemps de 1650, Madame de Sainte Colombe mourut. Elle laissait deux filles âgées de deux et six ans. Monsieur de Sainte Colombe ne se consola pas de la mort de son épouse. Il l'aimait. C'est à cette occasion qu'il composa le Tombeau des Regrets. Il vivait avec ses deux filles dans une maison qui avait un jardin qui donnait sur la Bièvre. Le jardin était étroit et clos jusqu'à la rivière. Il y avait des saules sur la rive et une barque dans laquelle

Je n'ai jamais imaginé que mon valet m'aimerait. J'ai plutôt pensé, à partir du moment où j'en ai fait mon valet, qu'il me haïrait. C'était un jeune homme désœuvré qui, par accident, avait obtenu le premier rôle d'un film, et à qui aucun metteur en scène n'avait plus rien proposé. Mal m'en a pris d'avoir eu envie, cet après-midi-là, de me fourrer au hasard dans une salle obscure.

Au départ j'avais pensé embaucher, puisque ni mon secrétaire ni mon majordome ne pouvaient endosser ce rôle, et parce que je pétais de plus en plus fort dans ces soirées mondaines où je n'allais presque plus, un jeune homme élégant qui me suivrait pas à pas en public, mais ferait semblant de ne pas me connaître, comme un comparse de prestidigitateur, et s'exercerait à rougir, à toussoter et à s'excuser discrètement à ma place chaque fois que je lâcherais un de ces vents pétaradants.

J'imaginais, quand j'emmènerais ce jeune homme au restaurant pour me tenir compagnie après son travail, que par un accord tacite nous serions convenus qu'il répondrait systématiquement au maître d'hôtel qu'il n'avait aucunement faim, et que moi je broutillerais du bout des lèvres, comme pour ne pas m'y brûler, le nappage d'un plat très copieux, que je pousserais alors sur la table en direction de mon employé, qui le dévorerais goulûment. Malheureusement, rien

Parce que le feu s'éteint, regarde, à quoi penses-tu. L'enfant relève le nez de son livre, il dit je n'ai pas vu j'y vais.

N'y avait-il pas un enfant ici ou là.

Vite le récrire. Le récrire. Sa petite musique suivra le trajet de la plume.

Il sort de la pièce, il va à la grange et en rapporte deux bûchettes qu'il place sur la braise.

Le vieux se rassoupit dans son fauteuil et l'enfant retourne à son livre.

La scène serait très ancienne. Revenue ici, soudain présente.

Combler un vide inexplicable. Le maître et l'enfant pour mémoire.

 

J’ai duré des heures ignorées, des moments successifs sans lien entre eux, au cours de la promenade que j’ai faite une nuit, au bord de la mer, sur un rivage solitaire. Toutes les pensées qui ont fait vivre des hommes, toutes les émotions que les hommes ont cessé de vivre, sont passées par mon esprit, tel un résumé obscur de l’histoire, au cours de cette méditation cheminant au bord de la mer.

J’ai souffert au fond de moi, avec moi-même, les aspirations de toutes les époques révolues, et les angoisses de tous les temps ont, avec moi, longé le bord sonore de l’océan. Ce que les hommes ont voulu sans le réaliser, ce qu’ils ont tué en le réalisant, ce que les âmes ont été et que nul n’a jamais dit – c’est de tout cela que s’est formée la conscience sensible avec laquelle j’ai marché, cette nuit-là, au bord de la mer. Et ce qui a surpris chacun des amants chez l’autre amant, ce que la femme a toujours caché à ce mari auquel elle appartient, ce que la mère pense de l’enfant qu’elle n’a jamais eu, ce qui n’a eu de forme que dans un sourire ou une  certaine occasion, un moment qui ne fut pas ce moment-ci, une émotion qui a manqué à cet instant-là – tout cela, durant ma promenade au bord de la mer, a marché à mes côtés et s’en est revenu avec moi, et les vagues torsadaient d’un mouvement grandiose l’accompagnement qui me faisait dormir tout cela.